Parfois, j'écris

Miss Macaron

Miss Macaron

Enfin vendredi soir. Week-end. Ouf ! J’allais pouvoir souffler et surtout préparer notre rencontre. Ce week-end, j’avais opté pour banane-fraise. Ce parfum allait forcément lui plaire. J’en étais sûre. C’est un parfum fort, entêtant qui laisse arômes et saveurs sur la langue et traces sur les papilles. Je voulais innover, mais surtout marquer son esprit. Il m’avait oubliée. Il ne tenait qu’à moi de soudoyer ses méninges et lui rappeler qui j’étais.

Il avait partagé ma vie, était mon amour, ma raison d’être. A la mort de maman, j’avais perdu pied. Dépression, prise de poids, antidépresseurs et thérapie. Rien de bien folichon pour une célibataire, sans enfant de quarante ans. Il m’a fait rebondir, m’a ancrée à la vie, secouée, bousculée. Il est venu me chercher dans cet hôpital – enfin cette clinique privée hors de prix – dans lequel je suivais une psychothérapie et subissais des analyses de groupe, saturée d’anxiolytiques. Il m’a secouée, m’a dit que j’étais belle, que je valais plus que cela, qu’il fallait que je me reprenne en main, que je réagisse. Il m’a insultée, malmenée. M’a montée dans sa vieille Citroën, ma valise jetée dans le coffre, furieux contre ses médecins qu’il jugeait incapables, emporté contre un système dont il refusait les rouages. Lui, il croyait à la vie, aux ressources personnelles, à l’amour et l’instinct. « La solution est en toi » vociférait-il.

Comme je l’aimais cet homme passionné, empli de convictions et de certitudes. Un roc. Inébranlable. Imperturbable. Sûr. Présent. Mon cœur cognait quand il me rendait importante. Mon pouls s’emballait quand il m’idéalisait. Je devenais si forte. Unique. « Cette fille, disait-il, c’est la plus merveilleuse de toutes ». Je m’épanouissais sous son regard et devenait apte à déplacer les montagnes pour lui plaire encore davantage. Il m’avait sauvée.

J’occupais un petit appartement au centre-ville. Vivre à ses côtés s’est posé en évidence. J’ai vendu mon trois-pièces et emménagé dans sa petite maison, perdue dans une campagne éloignée de la vie sociale à laquelle j’aspirais. J’avais quarante ans, pas soixante. Je savais que je compromettais mes espoirs, que j’entravais mes libertés, mais peu importe, être à ses côtés valait mille sacrifices. Le quotidien s’est ordonné. Lui, moi. Moi, lui. Chacun sa place. Chacun son espace.

Il se montrait parfois jaloux de mes absences, mes virées entre copines, mes réunions tardives. Savait bouder ou s’emporter. Je m’en amusais. J’aimais ses humeurs, ses doutes, ses chagrins. J’aimais ses attentions, ses pardons, ses oublis. J’aimais ses chaussettes à côté du bac à linge. Son journal oublié sur la table. Sa brosse à dents aux poils hirsutes et son peigne en écailles. Ses crayons à papier, ses mots croisés, ses dessins. Ses manies. Ses habitudes. Je l’aimais d’un amour sans mesure. Inébranlable, inaltérable.

Bien sûr, les jours n’étaient pas toujours faciles. Il savait être dur. Ses mots pouvaient être doux tout autant que cruels. Il se murait parfois dans un silence mystérieux, ignorant ma présence, malgré mes efforts. S’isolait dans son bureau, insondable. Il me semblait parfois l’entendre soupirer. Peut-être pleurer. Je n’ai pas osé le déranger. Il avait ses démons. Je les respectais.

J’ai sorti les œufs du frigo. Il faut qu’ils soient à température ambiance. De la poudre d’amandes. Fine, de qualité, bio. Pas celle grossière des supermarchés. Des bananes. Des fraises. J’ai commencé la ganache. Légère. Comme il l’aime. Elle fondra sous sa langue. Il se rappellera.

Il se rappellera nos soirées. Celles où je lui racontais mes journées. Il riait de mes anecdotes. J’enjolivais. J’exagérais. Je me voulais intéressante, originale. Un petit mensonge pour éclairer son regard. Une petite omission pour le rendre fier. Je devenais chef de secteur, cumulant les responsabilités. Qui saurait que j’empilais les yaourts dans les rayons d’une supérette locale. Et puis, quelle importance ! Etre là, avec lui, c’était ça qui comptait. Il me croyait. Enfin, je crois.

J’ai acheté un robot pâtissier. Il parait que les préparations sont plus fluides, aérées et que les résultats sont époustouflants. J’ai fait un crédit. Je voulais le meilleur.

Je suis les recettes à la lettre. Studieuse. Appliquée. Je ne laisse rien au hasard. Je ne peux le décevoir. Tout se doit d’être parfait. Ces retrouvailles, ce week-end, ce doit être parfait.

J’ai posé les petits tas sur la plaque de cuisson recouverte de papier sulfurisé. Mon prochain investissement sera un tapis en silicone. J’ai lu que c’était mieux. Il faut que je me renseigne. Etre sûre que ce ne soit pas cancérigène. Je ne veux pas l’empoisonner.

Je regarde les coques commencer à dorer dans le four. Il aimait cet instant. Celui où l’odeur commence à se répandre dans la cuisine. Il délaissait ses dessins ou ses mots croisés, tournait dans la cuisine, soulevait les spatules, glissait un doigt dans les saladiers. Il riait. Je riais. J’oubliais mes kilos, ma solitude, mes échecs. J’oubliais mes cheveux blancs et mes premières rides. J’oubliais ces enfants que je n’avais pas eus. J’oubliais le présent. Il riait. Je riais.

J’ai posé les coques cuites sur le plan de cuisine. Elles vont refroidir. La ganache est dans le réfrigérateur. J’assemblerai demain matin. Deux coques scellées par la crème. Il va aimer. Peut-être sourira-t-il.

Je suis épuisée. Je voudrais me coucher. J’ai encore oublié de manger. Pas envie. Je vais me doucher. Je laisse couler l’eau. Longtemps. J’ai hâte de le revoir. J’ai mal au ventre.

Evidemment, je n’ai pas dormi, comme tous les vendredis. J’ai rêvé de lui. Nous faisions du vélo. Une petite course. Je pédale vite, si vite, je le dépasse. Il rit. Je ris. Il fait si beau. Nous longeons la rivière. Le printemps est là, le soleil réchauffe enfin l’air que nous respirons. Et puis il s’effondre. Je ne parviens plus à le rejoindre. Mon vélo pédale seul, malgré moi, m’éloignant de lui. Je crie. Je lutte. Mon vélo s’emballe. Les freins ne fonctionnent plus. J’avance. Je ne peux le secourir. Je le perds.

Je me réveille en nage. Mon cœur tambourine. Je suffoque.

J’ai rendez-vous à onze heures. Je voudrais le voir plus tôt, mais c’est impossible. Avant onze, il est occupé, pas disponible, invisible.

Je m’affère dans la cuisine. Il est tôt. Les coques sont parfaites. Je les assemble. Elles sont jolies. Dorées. Jaunes, striées de rose. J’ai bien fait d’acheter ce robot. Le vendeur ne m’a pas menti, le résultat est parfait. J’ai acheté des petites boites. Je les ai trouvées sur internet. Les mêmes que celles des grands pâtissiers. Arrondies avec une petite poignée. Je les ai choisies rose. Elles sont un peu plus petites que je l’imaginais, mais je parviens à y glisser dix macarons.

J’ai opté pour une robe à fleurs. Il trouvait qu’elle me faisait la taille fine. Nous l’avions choisie ensemble sur le catalogue de la Redoute. Je n’aimais pas trop les achats de vêtements par correspondance, mais il m’avait convaincue. J’ai du reprendre les coutures. J’ai perdu du poids. Depuis plusieurs semaines, je n’ai plus faim. Mon docteur dit qu’il faut que je fasse attention. Il est drôle celui-là ! Je ne peux rien avaler. Tout se coince dans mon gosier et je suis obligée de cracher. Comme si je le faisais exprès !

J’ai garé ma voiture sur le vaste parking. Je déteste cet endroit. Je suis en avance. J’espère qu’il va me reconnaitre. Je sais qu’il m’attend. Qu’il attend les macarons. Qu’il en parle aux infirmières. Il ne sait plus qui je suis. Il a oublié. Je suis « Miss Macaron ». Je n’ai plus de prénom, plus d’identité. Je suis celle qui revient chaque week-end, ensoleiller son quotidien. Un instant. Celle qui apporte les macarons aux parfums enchanteurs. Une personne parmi d’autres. Il y a celle qui le lave, celle qui le torche, celle qui le nourrit, celle qui le promène, celle qui le couche. Et il y a moi, celle qui lui apporte des macarons.

Je pousse la porte. Il me regarde. Je lui souris.

– Bonjour papa.
– Mais qui êtes-vous ? On se connait ?
-Oui, je suis miss macaron.
-Ah, miss macaron, entrez ! Je vous attendais.

Bénédicte SOYMIER
Recueil de Nouvelles collectif « Gourmandises Espiègles »
                                                            Editions LILO – Novembre 2017

 

Gourmandises espiègles

 

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