Auteurs·Rencontres

Rencontre – Sylvia Rozelier

Rencontre Sylvia Rozelier

Sylvia rozelier

Sylvia Rozelier est l’auteure de Deux Heures (Ed. Le Passage, 2006) et de Je partirai, Je pars toujours (Ed. Le Passage, 2008). Son dernier roman Douce vient de paraître aux Editions Le Passage (Rentrée Littéraire 2018).

Pour notre plus grand plaisir, Sylvia a accepté de répondre aux questions du Blog Au Fil des Livres.

AFDL : Merci beaucoup Sylvia d’avoir accepté de répondre à mes questions. Je suis très touchée. Qui êtes- vous Sylvia Rozelier ?

Sylvia : Question simple… à laquelle je n’ai pas une réponse et une seule ( vu que je suis quelqu’un de simple !). Au jeu des «  j’aime-j’aime pas », je pourrais répondre pêle-mêle que j’aime la nature éperdument, le bleu, le bois, la pierre, l’eau de la mer et celle du ruisseau et l’huile d’olive. Je n’aime pas la truffe, l’avarice, toute forme de mesquinerie et surtout surtout, je déteste l’injustice. En être témoin peut me faire sortir de mes gonds, ce qui m’a parfois valu de me retrouver dans des situations compliquées ou dangereuses. C’est plus fort que moi, je ne supporte pas l’humiliation publique, l’abus de pouvoir, la maltraitance etc. C’est d’ailleurs ce qui m’a conduite à faire des études de droit et à préférer le droit du travail au droit des affaires. En résumé, dans une vision manichéenne, à défendre le faible contre le fort.

AFDL : Écrire, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Sylvia : L’écriture est pour moi, une manière de lutter contre l’absurde, le vide existentiel (rien que cela !). C’est probablement ce qui me permet d’accepter que la vie ne soit que cela, une vie, tout en cherchant dans l’acte d’écrire, à lui donner un sens que je sais qu’elle ne possède pas. Ecrire, c’est à la fois vain et nécessaire, c’est faire son Sisyphe, hisser le rocher en haut de la montagne pour le voir rouler jusqu’en bas et recommencer. Sauf que quand je pousse les mots sur la page, je suis portée par un espoir. C’est de l’ordre de l’urgence, un état assez proche du sentiment amoureux. Quand je suis en phase d’écriture, je suis habitée par une énergie qui me porte, me nourrit ; j’abrite en moi une voix, des situations, des sentiments auxquels je tente de donner forme. C’est moins mystique que physique. Les mots sont comme de la glaise que je tente de façonner, je pétris, malaxe, démonte, laisse reposer, infuser. Et j’y retourne.

AFDL : Depuis quand écrivez-vous ?

Sylvia : Dans une version romantique, j’ai moins d’une dizaine d’années et j’écris tous les jours assise à mon bureau devant la fenêtre, l’histoire d’une femme à sa fenêtre. La mise en abîme parfaite ! Ce qui l’est moins, c’est que je n’allais jamais au-delà de cette première phrase, toujours la même. En boucle. Je l’effaçais et le lendemain, je la réécrivais à l’identique. De même qu’en dessin, on repasse toujours sur le trait qu’on a gommé. Après cette expérience, je suis revenue aux crayons de couleurs et au dessin. En début d’année scolaire, à la question « quel métier voulez-vous faire plus tard ? », je répondais invariablement : « écrivain ». Ça me permettait de cocher la case, ça avait aussi un côté romanesque, mais ça n’allait pas plus loin. Ensuite, j’ai étouffé toute velléité d’écriture quand en classe de première, la prof de français a convoqué mes parents et demandé mon renvoi de l’établissement (public !) parce que j’avais vu « du sexe dans un poème de Baudelaire ». Si j’avais un peu exagéré le sens de la métaphore (des bateaux rentrant au port), il y avait sûrement pire contresens ! Cependant, j’en ai conçu une telle honte, en particulier, parce que c’est mon père qui s’est rendu à la convocation, que j’ai étouffé par la suite tout désir d’écriture. J’ai fait des études de droit, en quelque sorte, je me suis rangée…des bagnoles ou du côté de la raison. Jusqu’au jour où, au bout de quelques années de doctorat, mon directeur de thèse m’a fait cette remarque : «  Sylvia, vous cherchez à faire œuvre d’écriture avec votre thèse…. ». La phrase a fait écho en moi, « réveillé la bête ». J’ai commencé à écrire pour de bon.

AFDL : Quand trouvez-vous le temps d’écrire ?

Sylvia : Comme beaucoup d’auteurs qui ne vivent pas de leur plume (la condition des auteurs, on en parle ?), jusqu’à maintenant, j’exerçais une activité professionnelle à temps plein. J’écrivais donc la nuit de 21 h à 2 h du matin. Quand le rythme de la ville se ralentissait, que les lumières s’éteignaient, les bruits s’étaient tus. Dans ce calme-là. Peut-être que mes trois romans (qui touchent à l’intime, à l’intériorité) s’en ressentent. Peut-être que l’on n’écrit pas les mêmes livres à la lumière du jour, quand on a de longues plages de travail devant soi. Peut-être, peut-on alors écrire plus long, plus déployé dans le format ou dans les thèmes, je ne sais pas. 

AFDL : Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Sylvia : La vie et comment les humains s’en débrouillent, comment ils réagissent, interagissent, fuient, pleurent, rient, souffrent, aiment… J’observe, j’absorbe tout. Le matin au comptoir du café où je lis le journal, dans les pages des quotidiens, dans le métro. Une émotion, un questionnement, une situation loufoque. Une phrase chopée au hasard peut me faire la journée : « il n’y a que les gens fêlés qui laissent passer la lumière » m’a dit un serveur hier de sa bouche où il manquait deux dents de devant. J’aime particulièrement le décalage, les pas de côté, le grain de sable, ce sont des interstices par où s’infiltre le romanesque.

AFDL : L’amour et la passion sont des sujets qui vous inspirent, quels en sont la richesse ?  

Sylvia :  L’amour sous toutes ces formes ( maternel, amical, passionnel, fraternel etc.), est le lieu du pire et du meilleur, un terrain d’observation inépuisable de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus beau et de plus laid tout à la fois.

AFLD : Avez-vous un petit rituel d’écriture ?

Sylvia : J’écris en buvant des litres de thé. Mais, je n’ai pas de chat ( instagram me pardonnera t-il ?)

AFDL : Avez-vous de nouveaux projets d’écriture ?

Sylvia : Oui, c’est en cours et secret défense ! Mais, je peux dire sans trop en dévoiler, que je voudrais écrire sur une héroïne des temps modernes qui part en guerre contre les puissants (Le Pot de terre contre le pot de fer, tiens tiens…Une fois que j’ai dit ça, je n’ai rien dit !).

AFDL : Par vos mots – vous avez soumis l’idée de créer ce prix – vous avez été l’élément déclencheur du « Grand Prix des Blogueurs Littéraires », que pensez-vous de ce prix ?

Sylvia : J’ai lancé cette idée en l’air comme j’aurais pu dire «  passe-moi le sel ». Quelques heures plus tard, c’était devenu réalité grâce à l’énergie (incroyable) d’Agathe (the book) et de toute l’équipe du prix qui l’a aidée. Fascinant la facilité (apparente sûrement, derrière, il y a des fourmis travailleuses) avec laquelle les choses se sont faites et bien faites. Avec spontanéité, efficacité, en un mot : passion. Ce premier prix avait la grâce des première fois. A la soirée de remise du prix, sur tous les visages, s’affichait le même sourire. La joie d’être là ensemble et de partager le même amour des livres (je sais ça fait Ouioui au pays d’instagram, mais il y avait vraiment quelque chose de cet ordre-là. Une énergie singulière, primesautière en plein hiver). Quant au prix en lui-même, je me félicite que cette communauté ait le sien, à son image de lecteurs/lectrices passionnées. Après je suppose que la formule évoluera avec l’expérience. J’avoue que, n’étant pas moi-même blogueuse, je n’ai pas suivi les coulisses du prix.

AFDL : Que pensez-vous de la communauté des blogueurs ? De leurs avis ?

Sylvia : Beaucoup de bien ! Toute initiative concourant à faire vivre les livres me paraît louable en elle-même, pour ne pas dire salutaire. Je vois ça comme une chaîne de solidarités mystérieuses entre amoureux des livres. Chacun apporte sa touche à l’édifice, son ton, un peu de son univers. Ses coups de cœur, coups de gueule. J’aime la curiosité et la liberté de ton de certains avis. Il y a bien sûr des comptes avec lesquels j’ai plus d’affinité, des proximités de lecture, des sensibilités communes. Mais peu importe, il en faut pour tous les goûts. Tout n’est pas littérature, mais il n’y a pas de littérature sans lecture. D’un livre à l’autre, les frontières s’ouvrent, une lecture peut en entraîner une autre…C’est vivant. Je trouve que ça désenclave, fait bouger les lignes. C’est un nouveau lieu d’échange autour des livres, il me paraît complémentaire. J’espère qu’il guide des lecteurs vers les librairies indépendantes, les médiathèques etc. pour que le dialogue se poursuive, qu’il ne demeure pas enfermé sur la toile, exclusivement attaché à un espace virtuel. Je ne connais pas l’impact des blogs sur les ventes réelles (mes précédents livres sont sortis il y a dix ans, les blogs n’existaient pas et les réseaux sociaux en étaient à leur balbutiement). Je suppose que là comme en tout, la pratique évoluera, fera ses ajustements, sa propre critique.

AFDL : Quels seront vos prochaines lectures ?

Sylvia : La rentrée littéraire de septembre 2018. Du moins une partie ! Impossible de tout lire : 567 titres, c’est abyssal, vertigineux. Je tiens la page littéraire du magazine libanais « le commerce du levant ». Dans ce cadre, je chronique des livres de la rentrée. Il me semble que cette dernière fait la part belle à la parole de femmes qui à travers le prisme du roman, se saisissent de la question de l’intime à bras le corps, regardent en face et sortent ainsi des représentations, de la coulisse où certains sujets dérangeants, tabous sont encore trop souvent cantonnés. Femme battue, violentée, violée, femme-sacralisée sur l’autel du rapport amoureux pour mieux asservir une forme de domination, sacralisée encore dans la maternité au risque de ne pas voir l’immense solitude que peut engendrer cet état, femme-sociale-précarisée etc.

AFDL : Quels sont vos trois derniers livres « Coup de Cœur »?

Sylvia : Je viens de parler de plumes féminines et voilà que je vais citer deux hommes !

J’ai beaucoup aimé le livre de MahirGuven «  Grand frère », aux éditions Philippe Rey, les torsions qu’il impose à la langue, le rythme du phrasé, les expressions et bien sûr les sujets qu’il aborde. Il brasse large, s’empare de questions sociales, identitaires, religieuses, de la place des jeunes de banlieue dans notre société, de l’ubérisation etc. C’est un livre moderne et tendre. Que ma fille m’a piqué dans la foulée et j’en suis ravie. Un livre que lisent les jeunes, c’est un espoir, un indicateur de qualité.

Et puis dans l’actualité de la rentrée, il y a bien sûr : « Chien-loup » de Serge Joncour. Je m’autorise à ne parler que d’un seul parce que j’ai un rapport un peu particulier avec les livres de cet auteur. D’abord, parce qu’un rituel m’unit à ses livres : je les embarque à la campagne où je me délecte de les lire. Ensuite, j’ai de l’amitié pour l’auteur et de l’admiration, osons le mot. Non seulement, j’aime son sens du romanesque, sa langue charnelle, mais surtout, qu’il ose la littérature populaire, au sens le plus noble du terme. Avec ce dernier roman, il est au sommet de son art. Il a le don des grands conteurs, des accents de Giono.

AFDL : Un dernier mot ?

Sylvia : En un mot : merci. En dix, en cent : Lisons, lisons, relisons encore et toujours. Tant qu’il y aura des livres, il y aura de l’altérité, de la liberté, bref de l’espoir.

 

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