Auteurs·Rencontres

Rencontre – Guillaume Sire

Rencontre – Guillaume Sire

Guillaume Sire

Guillaume SIRE est un auteur français qui a publié Les confessions d’un funambule, (2007, Éd. de la Table Ronde) et Où la lumière s’effondre, (2016, Ed. Plon – Pocket 2018).

Réelle est son troisième roman paru en Août 2018 aux Editions de l’Observatoire.

Guillaume SIRE a accepté de répondre à mes questions.

AFDL : Qui es-tu Guillaume Sire ?

Guillaume : Je suis un père de famille, un écrivain, un fils, un frère, un toulousain, encore jeune, de taille moyenne, gourmand, colérique, gentil. Je n’aime pas les endives, les portes qui claquent, mordre dans un pull de laine, les démarches administratives, la laideur, les faux livres, les couvercles sur les tasses à café, le dogmatisme religieux ou politique, les trottinettes pour adultes, le mépris, le moment où quelqu’un sort son Smartphone à table pour vérifier quelque chose, le piment, les dindes et les certitudes trop solides. J’aime la beauté, le doute, les questions, les passionnés, le vent, les endroits où on peut encore fumer, la grande cuisine, le bon vin, les prunes, la messe du dimanche, les Corbières, Eminem, le bruit des graviers, les parades, Bach, le bassin d’Arcachon et l’Armagnac.

AFDL : Écrire, qu’est-ce que cela représente pour toi ?

Guillaume : C’est une manière de recevoir et d’entendre les choses. Partout où je pose les yeux, il y a des mots qui me regardent. Je les récupère, je les sauve même dans certains cas. Puis je les pose quelque part où ils auront de l’espace et du temps.

AFDL : Depuis quand écris-tu ?

Guillaume : Un jour j’ai eu envie de décrire la salle de classe, c’était en CE1, les cheveux de la maîtresse avec des boucles et une couleur brûlée, l’acier, le bois gratté des pupitres, la fille à côté de moi, méchante comme un château fort. Depuis, je ne me suis jamais arrêté.

AFDL : Quand trouves-tu le temps d’écrire ?

Guillaume : Cela peut arriver n’importe quand. Hier, par exemple, j’étais dans la cage d’escalier de mon immeuble, j’entendais mes enfants dans l’appartement là-haut, jouer à des trucs faramineux ; évidemment j’avais hâte de les retrouver et de participer à leurs combats interstellaires ; quand tout à coup une phrase est venue. Les mots me dévisageaient avec leurs faces de citrouilles et leurs langues entortillées ; alors je me suis assis, cinq minutes, au milieu de l’escalier, et je leur ai réglé leur compte !

AFDL : Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Guillaume : En général ça part d’une sensation autour de moi, un manque, puis la sensation s’accroche et le manque devient nécessité. Ce qui m’a le plus inspiré jusqu’ici, ce qui a le plus souvent déclenché chez moi cette espèce de réaction épidermique, ce sont « les gens comme les autres », parce qu’il n’y a rien de plus singulier à mon avis que ces gens-là, et parce que j’en suis un moi-même, je n’ai aucun déguisement, il n’y a pas eu dans ma vie un grand drame, j’aime les banlieues pavillonnaires, les platanes au bord des routes, le jus d’orange, les autoroutes, les immeubles déglingués et les boutiques pareilles. Je suis surtout inspiré par ça, plutôt que par d’hypothétiques forêts enchantées.

AFDL : Ton héroïne Johanna grandit dans les années 90 avec la télé au cœur de son foyer, qu’est-ce qui la différencie de la génération précédente ?

Guillaume : C’était après la chute du Mur et avant celle des Tours. On a même prétendu que l’Histoire était terminée. On était censés être heureux, la croissance allait repartir, l’Europe se poursuivait, pourtant il y avait un spleen, un besoin de sens, comme un flottement général mais inavouable, parce qu’il n’y avait plus aucune raison objective, historique, de chercher du sens. C’était aussi les couleurs fluorescentes, la sixième chaîne, Titanic, NTM, le Stade toulousain champion de France de rugby presque chaque année et la France championne du monde de foot. Il y avait quand même une esthétique et une espèce de joie. C’est trop facile de parler de ces années avec condescendance, mépris ou ironie. De même que c’est trop facile de prétendre que les banlieues pavillonnaires ne sont pas belles. Tout peut devenir beau quand on écrit, et quand c’est beau c’est vrai, n’est-ce pas, c’est complexe, c’est exaltant.

AFDL : La télé … espérer y être, est-ce une échappatoire à son existence ? 

Guillaume : Exister, cela veut dire « sortir de », il faut forcément une échappatoire.

AFDL : Qu’espère-t-elle ?

Guillaume : Elle espère être connue, reconnue, pour « devenir quelqu’un ». C’est le désir mimétique : elle veut être « comme » les gens qui passent à la télé.

AFDL : Pourquoi écrire sur cette jeunesse qui a cru en la téléréalité ?

Guillaume : Parce que j’ai grandi dans ces années. Cette jeunesse c’était la mienne, et elle est révolue. Aujourd’hui il y a les Smartphones, des centaines de chaînes de télévision, les réseaux sociaux. Le sommet de la pyramide s’est élargi. A l’époque il y avait une poignée de chaînes, moins de place tout en haut, et, c’est vrai, le rêve pour beaucoup d’y accéder, mais qui en l’état n’avait rien de dangereux. Alors même qu’elle prétendait l’exaucer, la téléréalité a brisé ce rêve, puis, cette même année, à la télévision aussi, les Tours Jumelles se sont effondrées, et l’Histoire a recommencé. J’avais seize ans, je n’étais pas vieux mais j’ai compris en voyant, en direct, les corps tomber comme des sacs, que je ne serais plus jamais tout à fait jeune.

AFDL : Qu’est ce qui pousse les téléspectateurs à regarder de la télé-réalité ?

Guillaume : Beaucoup regardent la téléréalité pour se sentir supérieurs à ceux qui sont filmés. Il y a du vice, du mépris, c’est très violent. J’ai voulu faire l’inverse avec mon roman : rendre à ces gens leur réalité, leur charme, leur complexité.

AFDL : 2001 / 2018, quelles différences ?

Guillaume : Aujourd’hui la téléréalité s’est déplacée vers des chaînes conçues exprès, et la « célébrité » des candidats est colportée par des magazines qui eux aussi ont été conçus exprès. C’est devenu un mensonge aux dents pointues. Plus personne ne sera célèbre comme Loana en son temps l’a été. Quant au désir mimétique, il s’est emballé. Tout le monde se ressemble, donc tout le monde se hait. C’est extrêmement violent. Bientôt il y aura un meurtre en direct, vous verrez. Nabilla a poignardé Thomas parce qu’il lui ressemblait.

AFDL : As-tu un petit rituel d’écriture ?

Guillaume : Deux cafés.

AFDL : As-tu de nouveaux projets d’écriture ?

Guillaume : Le héros de mon prochain roman traverse la guerre civile du Cambodge (1969-1975) et vit une histoire d’amour au Canada dans les années 90-2000. Je raconte ces deux moments de sa vie en alternant, on passe de l’un à l’autre, comme une bascule, ou mieux, la tapisserie de Pénélope. Ce sera un roman sur l’exil, l’impossibilité du retour.

AFDL : Quelles seront tes trois prochaines lectures ?

Guillaume :

Edward Abbey, Le gang de la clef à molette
Guy Boley, Quand Dieu boxait en amateur
Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux

AFDL : Quels sont tes trois derniers livres  « Coup de Cœur »?

Guillaume :

Anton Beraber, La Grande Idée
Marien Defalvard, Narthex
Vladimir Nabokov, Le Don

AFDL : Un dernier mot ?

Guillaume : « Astéroïde », je l’aime bien !

Yeahhhh ! Retrouvez une interview super top filmée de Guillaume lors de son passage au festival « Les Livres dans la Boucle » les 14-15 et 16 septembre 2018  ⇒ ICI 

13 réflexions au sujet de « Rencontre – Guillaume Sire »

  1. C’est vraiment passionnant de l’entendre parler de son roman ! Merci beaucoup pour cette interview.
    J’ai bien compris le pourquoi de ce roman mais j’aurais aimé savoir le « comment »… A-t-il rencontré des personnes ayant participé à ces téléréalités et ces émissions qui en découlent ? Ce roman parait tellement proche de la « réalité », de ce que j’imagine en tout cas de l’envers du décor…

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour à tous, bonjour Perette85,
      Je n’ai rencontré aucun candidat. J’ai regardé le Loft, la première émission, les regards des candidats, j’ai attentivement écouté leurs voix. J’ai lu les livres de Loana et de Nabilla écrits tous deux par l’excellent Jean-François Kervéan. Puis j’ai laissé courir les phrases. J’ai absolument tout inventé. Si vous avez l’impression que c’est « réel », alors tant mieux, puisque la télévision montre des images vraiment tournées, par des caméras fixées vers des personnes, des gens, des êtres humains, mais qui ont l’air fausses, fausses les images, fausses les personnes, alors que de mon côté j’invente tout, certes, mais avec tendresse, et que même si rien n’est réel, tout a l’air vrai, tout devient vrai.
      Merci pour votre intérêt pour mon roman, et merci encore à Bénédicte de défendre Réelle avec autant de talent et de gentillesse.
      Amicalement,
      Guillaume S

      Aimé par 1 personne

      1. Merci beaucoup pour votre réponse et merci Bénédicte de t’être faite l’intermédiaire !
        Et Merci à vous deux pour votre réactivité !
        Pour moi, vous n’inventez pas tout, vous vous êtes forcément imprégné, même à votre insu, de vos lectures et de ces images qui reflètent un peu de réalité quand même 😉 (Même si j’avoue ne pas avoir lu les livres ni de Nabilla et ni de Loana.)
        Encore bravo pour ce beau roman qui m’a totalement conquise (et ça c’est la vérité vraie dans la vraie vie !)
        Avec tous mes remerciements,
        Céline

        Aimé par 1 personne

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