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Rencontre – Bénédicte Belpois

Rencontre Bénédicte Belpois

benedicte belpois

Bénédicte Belpois est sage-femme en Franche-Comté et cachait jusqu’à lors un insoupçonnable talent : elle est une romancière de grande envergure et vient de publier aux Editions Gallimard son premier roman « Suiza ».

Bénédicte Belpois a accepté de répondre à mes questions.

AFDL : Bonjour Bénédicte ! Je vous remercie très sincèrement d’avoir accepté de répondre à mes questions. Qui êtes- vous Bénédicte Belpois ?

Bénédicte : Mon Dieu ! Que pourrais-je donc bien vous dire qui ferait de moi quelqu’un d’exceptionnel, qui vous donnerait sur le champ l’envie de me rencontrer, de m’aimer, de me lire ? Rien, hélas ! Je crois être une femme comme tout le monde. La seule chose qui me distingue, mais là encore, je ne suis pas sûre de mon originalité, est une certaine labilité du caractère, ce sentiment de n‘être parfois qu’émotions. J’envie les gens calmes et tranquilles, je ne sais pas vivre sans être terriblement amoureuse, monstrueusement heureuse ou triste à mourir. Je ne suis pas très éloignée de la pathologie psychiatrique sans doute, mais j’essaye tant bien que mal de faire illusion.

AFDL : Écrire, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Bénédicte : Ecrire est LA façon de m’apaiser, de mettre en ordre mes fameuses émotions, d’expliquer, de décrire ce qui m’agite parfois. Comme pour beaucoup d’écrivain certainement c’est une thérapie, une expiation parfois. Là encore, je ne sors pas vraiment du lot.

AFDL : « Suiza » est votre premier roman, mais écriviez-vous déjà avant de vous lancez dans son écriture ?

Bénédicte : Non, je n’écrivais pas. Je réfléchissais. Je cherchais. Je me cherchais. J’étais dans une quête de moi–même. Une quête spirituelle. L’écriture est venue à cause d’un ami qui m’a fait lire le livre qu’il voulait faire publier et dont je n’ai pas aimé les scènes d’amour que je trouvais mièvres et convenues. J’ai proposé de les lui réécrire, il n’a pas accepté, bien entendu. Alors je me suis dit, pourquoi pas ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi ne pas écrire ce que j’aimerais lire ?

AFDL : Ecrire, qu’est-ce que cela représente pour vous ?  

Bénédicte : Ecrire, c’est murmurer. C’est toucher l’autre avec les mains. C’est venir lui agiter le cœur. Le bousculer et l’apaiser tour à tour. C’est lui raconter l’histoire sans les yeux, rien qu’avec les mots. C’est imaginer qu’il tremble, qu’il veut savoir la suite, qu’il n’entend plus le vent au dehors, ni la pluie, qu’il est juste là sur mes genoux à tenter de deviner comment je vais le sortir de là.

Ecrire c’est lui souffler : viens ! Viens dans mon monde, je ne peux plus le garder pour moi seule. Viens partager ma vision des choses, ma folie, ma morale, mes idées. Viens sentir l’odeur de ma peau.

 AFDL : Quand trouvez-vous le temps d’écrire ?

Bénédicte : J’écris quand je peux, quand mon travail m’en laisse le loisir en termes de temps, en termes de disponibilité psychique. Si je ne le peux pas, je ne suis pas inquiète de ne pouvoir le faire. La pression monte petit à petit. J’engrange, je stocke, j’attends. Et puis, une fin de nuit, quand la tension est trop forte, je me lève, je bois un café, et je restitue, je redonne. L’aube me surprend encore sur mon écran. Les sages-femmes sont des femmes de la nuit, puisque l’accouchement, par nature, est nocturne.

AFDL : Quelle a été votre source d’inspiration pour ce roman ?

Bénédicte : L’Espagne ! Mais je ne pourrais développer ici, il me faudrait deux journées entières pour vous l’expliquer réellement, avec des anecdotes, des descriptions. Peut-être ma passion amoureuse de l’Espagne fera-t-elle l’objet un jour d’un roman.

AFDL : Et pour vos personnages, certaines rencontres vous ont-elles inspirée ?

Bénédicte : Mes personnages sont tous vivants. Ils n’existent pas en tant que tel, mais ils sont une mosaïque d’hommes et de femmes rencontrés, vus, reconnus au cours de mes voyages, de mon travail, de ma vie. Ils sont réels et je sais encore aujourd’hui presque exactement où je les ai vu pour la première fois. Pour Ramon, j’ai même une photo, volée sur un sentier de Galice.

AFDL : Tomas est rude, mais attachant. Néanmoins, son attitude vis-à-vis de Suiza est parfois profondément choquante (Tomas « prend » sans se soucier d’un consentement), comment en tant que femme et sage-femme de PMI, avez-vous envisagé ses passages ? (comment peut-on véritablement cautionner …)

Bénédicte : C’est bien en tant que sage-femme de PMI que j’ai pu écrire cette scène. Pour moi, on la qualifie à tort de viol, lorsque l’on imagine que Suiza n’est pas consentante. Mais l’histoire aurait été tout autre si Suiza avait crié, s’était débattue, avait dit non. Qui ne dit mot consent chez l’adulte qui n’est pas terrorisé. Le viol est ailleurs. Le viol a eu lieu il y a longtemps, dans l’enfance ou dans l’adolescence de Suiza, et s’il ne l’a pas détruite totalement, il l’a dépossédé de son corps. Je vois ça très fréquemment chez mes patientes à l’enfance confisquée : leur corps ne leur appartient plus. Elles peuvent le donner sans désir, sans plaisir, il n’a plus d’importance. Ou elles cherchent à le transformer, à le mutiler, à le faire souffrir pour le punir. Pour Suiza le consentement est là, même s’il a poussé sur un immonde terreau, même si c’est un consentement de misère affective, d’annihilation de soi-même.

AFDL : Par rapport à ces attitudes de Tomas, à la simplicité de Suiza, peut-on vraiment parler d’amour ?

Bénédicte : On doit SURTOUT parler d’amour, sinon comment pourrait-on justifier cette relation ? La perversion d’un côté et la déficience intellectuelle de l’autre ? Je ne peux pas m’y résoudre et ce n’était pas mon propos. Il faut leur pardonner, avoir une certaine compassion pour mes héros. Comment pourraient-ils faire autrement ? Où Tomas aurait-il appris la douceur, « les bonnes manières » ? Une mère morte, un père absent en tant que tel, une nourrice elle-même carencée d’amour. Et Suiza ? Une enfance que l’on imagine apocalyptique, elle tient à peine debout. Qui lui aurait appris à dire non ?

AFDL : Le risque n’est-il pas de laisser penser que cela est acceptable – sous couvert de sentiments qui peu à peu évoluent ?

Bénédicte : Mais c’est plus qu’acceptable. C’est somptueux. Et qui serions-nous pour juger qu’un amour est plus méritant qu’un autre, plus vertueux, plus fort ? Deux êtres monstrueusement abîmés et fragiles peuvent construire quelque chose de merveilleux. C’est une histoire de rédemption et d’espoir.

AFDL : Combien de temps avez-vous mis pour écrire « Suiza » ?

Bénédicte : 15 jours… et deux ans de relecture.

AFDL : J’ai lu que vos filles avaient envoyé le manuscrit chez Gallimard. Ce sont vos premières lectrices ? Avez-vous appréhendé leurs critiques ?

Bénédicte : C’est une légende qui me poursuit, mais les choses ne se sont absolument pas passées comme cela. Je n’ai pas parlé de mon manuscrit à mes filles avant d’avoir l’accord de Gallimard pour la publication, et encore, très tardivement. Non, je dois cet envoi à l’homme que j’aime, c’est lui qui m’a aidé, soutenu, encouragé. Il m’a dit un jour, après avoir lu le manuscrit : « Béné, je n’y connais rien en littérature, mais la seule chose que je peux te dire, c’est que je n’ai jamais lu un truc pareil, c’est exceptionnel pour moi ». Je n’ai pas appréhendé les critiques de mes filles, j’ai été leur mère, mais j’ai écrit en tant que femme, en tant qu’amante et en ce sens je n’engageais que moi, je ne leur devais rien, ni explications, ni excuses. Néanmoins, bien sûr, leurs avis m’importaient. Elles sont fières de moi et je les en remercie.

AFDL : Comment se déroulent vos premiers contacts avec vos lecteurs ?

Bénédicte : Pour l’instant magnifiquement bien. Ils sont souvent très enthousiastes. Ma plus belle critique ? Un ami m’a dit : « T’es un mec, en fait !»

AFDL : Avez-vous de nouveaux projets d’écriture ?

Bénédicte : Un deuxième roman en gestation, mais j’ai besoin de trouver à présent un peu de temps pour avancer. Comme dit mon proverbe chinois préféré (et spécial sage-femme) : 9 femmes ne font pas un enfant en 1 mois.

AFDL : Quelles seront vos trois prochaines lectures ?

Bénédicte : « Un jardin en Australie » de Sylvie Tanette, « Les affaires de monsieur Jules César » de Bertold Brecht et la relecture de « Bleu comme l’enfer » de Philippe Djian. Mon Djian, celui du début, le Grand Philippe Djian. Je rêve qu’il me lise un jour, et qu’il me dise : « C’est pas mal, ma grande ».

AFDL : Quels sont vos trois derniers livres  « Coup de Cœur »? :

Bénédicte : « Le rapport Brodeck » de Philippe Claudel. Je me suis sentie très petite à côté de ce Monsieur. Quel pouvoir narratif ! Quelle façon de distiller l’angoisse ! Grandiose ! Qui peut être raciste après avoir lu ce livre ?

« Tom, petit Tom, tout petit homme » de Barbara Constantine. Pour la tendresse, bien sûr.

 Je n’en ai que deux, j’ai lu d’autres choses mais qui n’ont pas été des coups de cœur.

AFDL : Un dernier mot ?

Bénédicte : Un baiser spécial pour mon italien, à qui je dois l’édition de mon livre, en regrettant seulement qu’il ne soit pas espagnol.

9 réflexions au sujet de « Rencontre – Bénédicte Belpois »

  1. J’avais déjà apprécié le livre, qui a pour moi été une vraie révélation, par sa fraicheur, ce ton différent de ce que l’on peut lire actuellement, cet érotisme sous-jacent. Cette rencontre, cette interview me conforte dans mon idée première. Merci Bénédicte. Merci aux deux Bénédicte, devrais-je dire. Je fais de la publicité, j’espère que ce premier roman gagnera en estime, qu’il trouvera ses lecteurs. Vraiment, BRAVO.

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    1. Oh oui Cath ! Énormément de résonances. D’ailleurs la rencontre avec Bénédicte Belpous s’est poursuivie au delà de cette interview 😊
      Je t’embrasse 😘

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  2. Chère Bénédicte, je suis particulièrement émue de pouvoir lire cette interview, moi qui suis l’éditrice de cette autre Bénédicte… Merci de lui avoir donné l’occasion de s’exprimer, et de pouvoir répondre avec sa sincérité inégalable. J’ai moi-même une mère sage-femme, je viens d’un milieu de paysans, et son roman parmi tous les manuscrits qui arrivent chaque jour chez Gallimard ne pouvait que me toucher profondément par son incroyable justesse à une époque où la plupart des romans évitent soigneusement les zones grises. Je suis heureuse qu’il puisse maintenant passer de coeur en coeur. Vous faites mon bonheur d’éditrice. Bien à vous, Maud

    Aimé par 2 personnes

  3. Alors là je dis bravo, merci, à vous deux, cette interview apporte toute la lumière sur ce livre qui est mon plus grand coup de cœur de ce début d’année, les questions sont parfaites et les réponses à l’image de ce que j’imaginais de l’auteure : sincères, vraies, enlevées, merci 🙏🏻🙏🏻

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