Essais littéraires·Non classé

Vagabondes,voleuses,vicieuses – Véronique Blanchard

vagabondes voleuses

Vagabondes, voleuses, vicieuses – Véronique Blanchard

Adolescentes sous contrôle de la libération à la libération sexuelle

Editions François Bourin – 5 Septembre 2019

coeur 5

 

 

Résumé

Luce : « vagabonde » ; Adèle : « voleuse » ; Émilienne : « vicieuse ». Trois mots, qui valent rappel à l’ordre, réquisitoire, sanction. Ou comment le langage, le système éducatif, la psychiatrie et l’institution judiciaire construisent le féminin, en lui opposant des contre-modèles. Dans les années 1950 et 1960, une adolescente a tôt fait de virer « mauvaise fille » : un flirt, une sortie au bal ou au café, voire une simple fugue de quelques heures peuvent suffire à enclencher l’engrenage judiciaire, qui la conduit devant le juge des enfants. Beaucoup seront ensuite placées en internat, hospitalisées, ou emprisonnées. Un mécanisme que Véronique Blanchard dévoile à travers l’analyse de centaines de documents exhumés des archives du tribunal pour enfants de la Seine. Les voix des jeunes filles qui en surgissent racontent autant de trajectoires brisées, de rêves réprimés et de révoltes indomptées. Elles nous plongent dans les coulisses de la fabrique du genre et des inégalités. Car si les lois ont évolué, si les regards portés sur le genre ont changé, si les adolescentes d’aujourd’hui ne portent plus les mêmes prénoms, certains mécanismes, eux, perdurent : ces voix n’ont aujourd’hui rien perdu de leur force subversive.

Mon Avis

Dans la préface de cet essai, Frédéric Chauvaud, professeur d’histoire à l’Université de Poitiers, écrit « Le livre présenté par Véronique Blanchard est issu de plus de dix ans de recherche et d’une thèse décantée, réécrite, qui a désormais la forme d’un livre vivant, puissant et original ».

Voici, tout est dit. En quelques lignes, l’essai est posé : RICHE. DOCUMENTÉ. VIVANT. EXCEPTIONNEL. PUISSANT. L’auteure a épluché les rapports des tribunaux, de la police, des médecins, des assistantes sociales, a lu les témoignages et les lettres, regardé les dessins et les rédactions et retracé les faits (le cheminement de la justice, les attentes sociétales, les conceptions genrées…) de l’après guerre aux années 70. C’est tout simplement PASSIONNANT !

Ce sont des pages de « paroles » – des histoires ; Luce, Claudine, Yvette, Edmée et les autres, des centaines, qui ont payé leur soif de liberté dans une société qui les cantonne à un rôle préétabli.

Véronique Blanchard analyse la vision des familles, les mères jugées ineptes, les pères dont les comportements s’excusent (ou sont absents), les filles abusées, maltraitées ou tout bonnement malheureuses subissant la pression d’un monde genré, où la femme se doit d’être une épouse et une mère à la sexualité cadrée. Les filles « non conformes » – des « mauvaises filles », défient la norme et osent s’émanciper heurtant la règle sociale sans que l’on ne cherche à en comprendre les raisons.

« Le « trouble dans le genre » perturbe si fortement le corps social qu’il fait oublier aux spécialistes de la justice des enfants qu’être une jeune fille présentée devant le tribunal pour enfants de la Seine dans les années 1950, c’est avant tout être une adolescente – issue des milieux populaires – ayant subi les conditions matérielles et humaines désastreuses de l’après-guerre, ayant eu à connaître de multiples placements et de nombreuses séparations pendant la petite enfance. Or le seul élément – à charge – retenu est qu’elles ont été élevées par des « famille en désordre ». »

L’auteure démontre que la  justice oublie les préjudices physiques et moraux subis par les jeunes filles mineures « délinquantes », minimisant les faits ou même les ignorant et cherche à surtout préserver des comportements décents dans une société où la morale impose aux filles une attitude douce, réservée et sexuellement correcte alors qu’elle attribue aux jeunes garçons une normalité pour les mêmes actes. Les « mauvaises filles » se trouvent condamnées pour de faux ou de mauvais prétextes sans considération aucune pour la juste liberté.

« La prise en charge de certaines jeunes filles montrent ainsi que la rébellion juvénile féminine est niée ; elle ne peut être comprise que par la défaillance psychique des sujets, jamais comme l’expression d’une colère légitime »

L’ensemble de cet ouvrage éclaire donc sur le processus judiciaire de l’après-guerre et la vision normée des femmes et évoque les souffrances que ces dernières ont endurées pour n’être finalement que des personnes libres et reconnues. Cet essai est d’une immense qualité. Il offre une parole à toutes ces jeunes filles brimées – nos grand-mères et arrière-grands-mères et permet de ne pas oublier le chemin parcouru grâce à elles.

Un écrit absolument INDISPENSABLE.

 

11 réflexions au sujet de « Vagabondes,voleuses,vicieuses – Véronique Blanchard »

  1. Il y a quelque chose qui persiste aujourd’hui, malgré les avancées…le  » elle l’a bien cherché! Regarde comment elle s’habille  » . Devancière plus générale, on en finit jamais avec les étiquettes et les préjugés, nous les femmes.
    Un livre indispensable et nécessaire!!

    Aimé par 1 personne

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