Auteurs·Rencontres

Rencontre – Laurine Roux

Rencontre Laurine Roux

Laurine roux

Laurine Roux est professeur de lettres modernes et écrivaine.

Elle écrit des nouvelles et de la poésie. Le Prix international de la nouvelle George Sand lui a été remis en 2012.

En mars 2018, est paru aux Editions du Sonneur son premier roman « Une immense sensation de calme» qui a reçu le Prix SGDL Révélation 2018. En Août 2020, paraîtra son second roman « Le Sanctuaire ».

Laurine Roux a accepté de répondre à mes questions. 

AFDL : Bonjour Laurine ! Je vous remercie beaucoup d’avoir accepté de répondre à mes questions. Qui êtes- vous  Laurine Roux?

Laurine : J’ai 42 ans, deux enfants experts en blagues, un compagnon qui n’est pas en reste, trois chats tigrés, l’équivalent de trois tonnes de livres lus ou à lire, un potager en permaculture dans les montagnes, et trop de limaces.

Une chose est certaine, je ne suis pas exactement la même personne lorsque j’écris. Il existe des moments de grâce, de fougue, provoqués par l’écriture : on sort alors de soi, dans un état proche de l’ébriété, et l’on rejoint ses personnages, leur décor, augmenté d’eux, c’est très excitant. Je dis que l’on sort de soi, mais peut-être n’adhère-t-on jamais plus à ce que l’on est que dans ces moments-là. On peut imaginer qu’on rejoint une sorte de magma personnel, c’est ainsi que je me figure le for(t)-intérieur ? Je cours après ces élans, ces ravissements. A ce sujet, une citation de Duras (tirée du recueil Ecrire) me suit depuis quelques années : « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. C’est une drôle de chose, oui. C’est pas seulement l’écriture, l’écrit, c’est les cris des bêtes la nuit, ceux de tous, ceux de vous et de moi, ceux des chiens. » Je crois avoir eu la chance de vivre ça quelques fois. Être portée par les voix des autres ; celles de mes grands-mères, de ma mère qui me contait Baba Yaga, de visages croisés dans la rue. Cette possession est à la fois violente et douce.  Addictive.

AFDL : Écrire, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Laurine : Ecrire c’est avant tout un plaisir inouï. Un travail permanent d’énergies contradictoires : l’extrême attention, la minutie de l’artisan qui taille la phrase comme une pierre jusqu’à ce qu’elle brille, et puis l’abandon, la porosité avec le monde, pour se nourrir, avoir de la matière.  J’ai mis un peu de temps à comprendre que c’était ainsi que je pouvais me dépatouiller avec la réalité, être à l’aise avec ma forte propension à la contemplation tout en satisfaisant mon appétit boulimique de travail.

AFDL : Depuis quand écrivez-vous ?

Laurine : J’ai toujours plus ou moins écrit. Ma mère que j’interrogeais il y a peu à ce sujet – parce que je me méfie de la mémoire qui est une des plus grandes pourvoyeuses de fiction- me rappelait que les pages du mercredi, du samedi et du dimanche dans mes agendas étaient noircies d’histoires inventées. Vers dix-huit ans la poésie s’est imposée à moi, et ce n’est que vers mes trente ans que mes récits se sont débarrassés d’un je-ne-sais-quoi d’agaçant : j’ai cessé de vouloir à tout prix dire quelque chose, délivrer un message. Ça s’est fait à mon insu ;j’ai été plus attentive à ce qui venait à moi, j’ai écouté ce que les histoires me racontaient, compris qu’elles avaient leurs lois propres, que c’était ça le boulot : trouver le bon fil à dérouler pour être honnête avec le récit, se faire violence afin de ne pas aller forcément vers tel ou tel choix qui flatterait son fantasme mais ne servirait pas le texte. Valérie Millet, mon éditrice (avec Marc Villemain) aime citer ces mots qu’on attribue à Faulkner : « Kill your darlings ». C’est devenu une sorte de mantra.

AFDL : Quand trouvez-vous le temps d’écrire ?

Laurine : Pour atteindre les états de concentration dont je parlais tout à l’heure, j’ai besoin de travailler longtemps, jusqu’à huit à neuf heures sans discontinuer. Depuis que j’ai des enfants, c’est donc assez acrobatique, d’autant plus que je continue à donner mes cours à côté. Je grignote donc sur mes nuits, ou alors je sanctuarise certains week-ends durant lesquels je n’existe plus pour personne.

AFDL : Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Laurine : Elles sont très diverses mais je ne pense pas me tromper en affirmant que la nature est le lieu où je puise le plus de sensations qui sont la matière première. Cela va de l’émerveillement à la terreur. La terreur est un moteur puissant de l’écriture. Elle l’a été pour mon prochain roman, Le Sanctuaire. L’enfance est aussi une contrée vers laquelle je reviens sans cesse. Le corps également, caisse de résonance du monde, dont je note les réactions (émotions, émois, replis…), qui peuvent ensuite m’aider à travailler la chair d’un personnage. Si je voulais exprimer ça de manière un peu provocatrice, je dirais que le personnage ne peut pas devenir personne s’il n’est pas, avant toute chose, viande. Et puis il y a les auteurs-compagnons : ces voix qui m’aident à sortir de la mienne lorsque celle-ci est ankylosée. Je ne lis presque rien quand j’invente mais lorsque la phase de réécriture/polissage est enclenchée, je peux m’appuyer sur telle ou telle page dont j’aime le rythme, la ligne mélodique, les images, pour nourrir mon imaginaire, amener mes phrases ailleurs, plus loin, vers une altérité salubre. J’adore l’expression de Montaigne qui fait « son miel ».

AFDL : Comment est né votre roman « Une immense sensation de calme » ?

Laurine : Une immense sensation de calme est né d’une image. D’un souvenir qui s’est fixé comme une persistance rétinienne, après un voyage en Bulgarie. J’avais passé beaucoup de temps sur une plage éloignée de tout – Irakli Beach – au bord de la Mer Noire et, à force de ne rien faire, le temps avait ralenti. Un état d’abandon m’avait gagnée, doublé d’une perméabilité aux éléments. Et il y a eu ce bain de minuit au milieu du plancton luminescent. Le ciel se confondait à la mer, le pelagos aux étoiles. La nudité du corps, à mi-chemin de ces deux immensités, me plongeait de manière brutale dans une réalité-fiction, un instant magique, j’oserais presque dire primordial, ce que Joyce appelle une épiphanie. Le lendemain, l’instant a continué à irradier. La charge esthétique était trop forte : Kyro, un des amis avec qui je voyageais, est resté longtemps face à la mer. Ses cheveux formaient comme des ailes d’oiseau dans le vent, ses pieds se fondaient dans le sable et sa marinière suivait la ligne d’horizon.  Il semblait s’effacer.

Rentrée en France, cette image ne m’a pas quittée. Alors je l’ai déroulée. C’est ainsi que le personnage d’Igor est né. Petit à petit, j’ai rempli le hors-champ, inventé cette contrée glacée qui est devenue le territoire du texte. Puis j’ai creusé la profondeur historique.

AFDL : Et le suivant ? 

Laurine : Il est né du mur d’angoisse qui s’est abattu sur moi à la naissance de mes filles. J’ai alors compris que l’amour maternel (mais ça marche aussi pour les pères) devait sans cesse négocier sur cette ligne de crête, en équilibre avec d’un côté l’instinct imprescriptible de protection (et sa dérive carcérale quand le curseur est poussé trop loin), et de l’autre, la nécessité de lâcher la main de son enfant pour qu’il puisse venir au monde, qu’on le mette littéralement au monde. Ces réflexions ont été la matrice du personnage du père et de la mère.

Et puis mes filles qui parlent aux rapaces au-dessus de la maison ont fait le reste.

AFDL : Pouvez-vous nous le présenter ?

Laurine : Le Sanctuaire, c’est avant tout un lieu. Une zone abrupte, montagneuse et sauvage, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis aux humains par les oiseaux, qui a balayé la quasi-totalité des humains.

Le père a réussi à sauver les siens, sa femme et sa fille, June, en fuyant à temps, jusqu’aux abords d’une mine abandonnée où ils vont survivre en construisant une cabane. La vie y est dure. Il faut tuer les oiseaux, les brûler. Le père a bricolé un lance-flamme. Seul le père a le droit de s’aventurer au-delà des frontières du Sanctuaire, pour rapiner de quoi subsister. Les récits qu’il rapporte de l’extérieur font froid dans le dos.

C’est dans cet univers que va naître Gemma. Elle est une enfant du Sanctuaire. Une pure, comme dit le père. Et elle va grandir à l’image de la nature qui l’entoure : avec force, luminosité, animalité, sans jamais lâcher son arc qui fait d’elle une chasseuse hors-pair.

Un jour, à la faveur d’un accident, Gemma, va enfreindre les limites du Sanctuaire et découvrir l’autre côté de la montagne. Un vieil homme y vit dans une grotte en compagnie d’un aigle.

Tout ce que Gemma a appris, toutes les lois qui régissent son monde vont vaciller.

AFDL : Avez-vous un petit rituel d’écriture ?

Laurine : Ce sont deux rituels assez étranges qui procèdent tous deux du même besoin contradictoire de concentration/abandon : les idées me viennent de manière très naturelle sous la douche. Si j’ai un problème, un nœud qui me résiste, je file sous l’eau et souvent, ça fonctionne. Bachelard n’aurait pas renié cette méthode ! Sinon, pour écrire, je m’enferme dans ma chambre, dans le noir total et le silence absolu, éclairée par la lumière seule de l’écran. Mon compagnon résume ça assez bien pour prévenir nos filles : « Pas de bruit, Maman va dans sa grotte. »

AFDL : Avez-vous d’autres projets d’écriture ?

Laurine : Je travaille actuellement sur deux autres romans. J’en réécris un, une saga picaresque que j’ai déjà terminée, que j’ai laissé sommeiller pendant quelques années. Cette distance est salutaire pour dégraisser le texte. Et je me lance dans un autre récit, j’en suis aux prémices donc je ne peux pas en dire grand chose hormis que j’ai envie de chaleur et d’humidité. De marécages.

J’ai terminé hier une pièce de théâtre, une féerie, que j’ai écrite en collaboration avec le compositeur Benoît Menut.

Et puis je lorgne du côté de la littérature jeunesse. J’ai très envie de me lancer ce défi.

AFDL : Quelles seront vos trois prochaines lectures ?

  • Une république lumineuse, Andrés Barba, chez Christian Bourgeois éditeur.
  • Là où chantent les écrevisses, Delia Owens, au Seuil.
  • La petite lumière, d’Antonio Moresco.

AFDL : Quels sont vos trois derniers livres « Coup de Cœur »?

  • Avant la longue flamme rouge de Guillaume Sire (éd. Calmann Levy)
  • Tous les romans (je triche parce qu’on dépasse trois) d’Antoine Wauters chez Verdier
  • Nos cabanes de Marielle Macé, chez Verdier aussi.
  • Et je triche encore – quand on aime, on ne compte pas : Elmet, de Fiona Mosley, chez Joelle Losfeld.

AFDL : Un dernier mot ?

Laurine :Terminons sur ce verbe ancien, dont j’ai fait la connaissance cet après-midi et que j’ai aussitôt adopté : « végétailler » qui signifie « vivre dans l’ombre, dans l’inactivité ». Végétailler dans ma grotte me semble un doux horizon.

6 réflexions au sujet de « Rencontre – Laurine Roux »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s